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Les yeux qui brillent

20/02/2024

Je m’appelle Lucie. Aujourd’hui j’ai 7 ans. J’habite dans une jolie maison, à la campagne, avec ma famille d’accueil : Marie et Philippe. Maman est malade, elle ne peut pas s’occuper de moi. Je suis souvent triste quand je pense à elle. Hier Marie est revenue à la maison avec un grand garçon : Adama, il a 13 ans. Marie m’a dit qu’il venait de Côte d’Ivoire. C’est joli comme nom. C’est très loin. Il est gentil, il ne parle pas beaucoup, mais il sourit tout le temps. Il est beau. Lorsqu’il parle, il a un drôle d’accent. Ça chante dans mes oreilles. Il mange avec ses doigts, Marie m’a expliqué qu’il avait pris cette habitude dans son pays, quelle chance ils ont là-bas... J’ai voulu faire comme lui mais Philippe m’a dit non. Adama m’a dit qu’il n’avait plus son papa, comme moi. Sa maman est restée dans son pays, avec tout le reste de sa famille, très loin, de l’autre côté de la mer. J’ai vu des larmes sur ses joues quand il a dit ça, ses yeux brillaient. Les miens ont piqué. Il a dit qu’il venait en France pour travailler, parce que chez lui il n’avait aucun avenir, et qu’il devait aider sa famille, car il était le plus grand. Je trouve qu’il parle comme un adulte. Pourtant il a la même petite lumière que moi dans sa chambre la nuit, et parfois j’entends des bruits derrière le mur, je crois qu’il fait des cauchemars, il dit que non. On est devenu très amis, il a une petite sœur de mon âge et elle lui manque. Il m’a dit qu’elle était gentille et qu’elle faisait parfois des bêtises comme moi. Ses yeux brillaient.

Je m’appelle Lucie. Aujourd’hui j’ai 10 ans. Je suis grande maintenant, et j’habite dans une grande maison avec plein de chambres de toutes les couleurs, ça s’appelle un internat. Ça me fait un peu peur, et parfois je me mets en colère. Adama est là, avec moi. Il a même dit qu’il voulait bien être mon grand-frère. Je suis trop contente, j’ai toujours voulu avoir un frère. Ça me rassure qu’il soit là, en plus il m’aide à être amie avec les autres enfants, qui sont tous gentils avec lui. Moi je vais à l’école. Lui il travaille, il m’a dit qu’il était apprenti plombier. Ça a l’air super, il a une boite à outils. Il est content quand il raconte, même si je ne comprends pas tout. En tout cas il se lève très tôt le matin, et quand je rentre de l’école, j’ai le temps de goûter, de faire mes devoirs, de jouer, de prendre ma douche, et il rentre juste avant le repas. Il discute souvent avec Laure, l’éducatrice. Il demande où en sont ses papiers. Là, il ne sourit plus, même pas à moi... Je sais ce que c’est des papiers, j’ai même fait ma carte d’identité avec maman la dernière fois. C’était facile, et je l’ai déjà reçue. On a même eu le temps d’aller manger une glace à la fête foraine juste après, c’était vraiment super. J’ai tout raconté à Adama, qui était content pour moi, il m’a fait son plus beau sourire. Ses yeux brillaient. Pour lui, les papiers, ça a l’air vraiment très compliqué. Il m’a expliqué que comme il n’était pas français, il avait besoin de papier spéciaux pour rester en France. Il m’a dit qu’il voulait travailler dur pour aider sa famille. Sa maman vit avec ses sœurs et tous leurs enfants, ils habitent dans une maison en bois, en terre et en paille, sans eau ni électricité, pas plus grande que nos chambres. Je ne sais pas quoi en penser. Adama pose tout plein de questions sur nos vies et sur la France, souvent les discussions finissent en fou rire. Il aide tout le monde. Quand certains s’énervent, il se lève et essaie de leur parler tout doucement. La dernière fois les grands lui ont dit que les éducateurs étaient méchants, qu’ils ne faisaient que commander, sans s’occuper de nous, et il a souri. Adama dit que les adultes peuvent être méchants, mais que nous ne connaissons pas ça ici. Je ne sais pas bien ce qu’il a voulu dire. Il ne mange plus avec les doigts, maintenant il s’applique avec ses couverts, et il finit toujours son assiette, même les choux de Bruxelles. Il nous aide même à finir les nôtres pour que la maîtresse de maison ne nous gronde pas. Il parle beaucoup maintenant, il nous raconte plein d’histoires. Une fois, il a même vu un lion en vrai. C’était avec son père, et il s’est caché dans un buisson jusqu’à la nuit. Avec toutes ses belles histoires, j’avais envie de visiter son pays, mais maintenant je ne sais plus trop.

Adama ne sait pas bien lire, alors avec les grands, on l’entraîne. On lui fait lire des livres pour les petits. En fait, il n’était jamais allé à l’école avant d’arriver en France, il aidait sa maman dans les champs, il poussait des brouettes et ramassait du manioc. Personne ne connaissait le manioc, alors on en a mangé la semaine dernière, ça avait le goût de la pomme de terre, mais en moins bon. Adama joue au foot, on est allé le voir jouer un samedi, il est très fort, il joue même avec les adultes. Il était vraiment content qu’on vienne le voir, et tous ses copains de l’équipe lui ont tapé dans la main. Nous aussi. Ses yeux brillaient.

Je m’appelle Lucie. Aujourd’hui j’ai 12 ans. Adama fête ses 18 ans. Il quitte l’internat et va habiter dans un appartement. Il dit qu’il reviendra nous voir, mais pas tous les jours. On a fait une fête pour son départ. Je ne voulais pas y aller, mais il est venu me chercher dans ma chambre pour me supplier de venir. Il a dit devant tout le monde qu’il avait aimé la France grâce à Marie, Philippe, Laure, toute l’équipe… Et moi. Il a dit que sans nous, il n’aurait jamais eu son diplôme. Il a même reparlé des cours de lecture qu’on lui donnait. Il a dit merci à Laure et M. MARTIN, le chef de service. Il a dit que c’était grâce à eux qu’il avait eu ses papiers. M. MARTIN a pris son air sérieux et a dit : "Non Adama, c’est grâce à toi, et à tous les efforts que tu as faits". Il a répondu "Tu ne comprends pas M. MARTIN. Si j’ai pu faire les efforts, c’est grâce à vous tous". Ses yeux brillaient. J’aurais voulu lui dire plein de choses, mais j’avais la gorge trop serrée.

Je m’appelle Lucie. Aujourd’hui j’ai 15 ans, et je vois maman tous les week-ends. J’espère que l’année prochaine je pourrais rentrer chez elle. J’ai revu Adama dans la rue, avec un camion de plombier. C’est lui qui conduisait, un garçon d’à peu près mon âge était sur le siège passager. Il s’est garé. Il m’a souri comme dans mes souvenirs, il a dit qu’il allait bien, et m’a posé plein de questions. Je lui ai dit que j’allais mieux, et j’ai enfin pu lui dire merci. Il a souri. J’ai appris à pardonner, à demander de l’aide, à accepter les différences, les difficultés de la vie, l’absence de mon père, la maladie de ma mère, les remarques des éducateurs… J’ai compris que le monde était parfois injuste et qu’Adama nous montrait le chemin, tous les jours, avec son sourire, et ses yeux qui brillent.

Paul LAFFORE, Éducateur Spécialisé à la MECS Notre Maison

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